Le
développement de conflits sociaux atypiques
ne relève pas du seul mauvais management. II
survient dans une situation sociale et historique
nouvelle où s'affirme un nouvel individualisme
et où les pouvoirs et les collectifs ne jouent
plus leur rôle de référence et
de protection
|
Depuis l'étonnant succès du livre
de la psychanalyste Marie-France Hirigoyen, des
conflits, jusqu'alors atypiques dans les rapports
de travail, sont souvent interprétés
en termes de « harcèlement moral ».
On comprend, dans ces conditions, qu'on veuille
en établir une définition précise,
qu'on s'emploie à en montrer les signes cliniques...
Mais n'estce pas la notion meule de « harcèlement
moral » qui prête à équivoque
?
Si les faits et la souffrance auxquels cette notion
renvoie sont bien réels, les mots mêmes
de « harcèlement » et de «
moral » peuvent laisser entendre que le phénomène
serait explicable à partir d'une relation
mettant en jeu des mécanismes psychologiques
et moraux individuels. Et à moins de considérer
que le nombre de « pervers » ait
sensiblement augmenté, la question est bien
celle des conditions sociales nouvelles qui leur
donnent des espaces plus grands de liberté.
Depuis les années 1980, l'objectif de la
performance « totale » a été
érigé en modèle, avec toutes
ses contraintes: le « zéro défaut
», la qualité au moindre coût,
avec des budgets resserrés et dans des délais
les plus brefs, apparaissent comme une injonction
à résoudre la quadrature du cercle.
Si l'on en croit tout un courant de management,
l'individu au travail se doit d'être constamment
motivé, à l'optimum de ses performances
et capable (le communiquer en toute transparence
avec ses supérieurs, ses subordonnés
et ses collègues. Aucune part de lui-même
ne devrait échapper à l'engagement
dans le travail on évalue non seulement ses
« savoirs » et « savoir-faire
» mais aussi son « savoir être
», lequel implique des comportements qui relevaient
antérieurement de la sphère privée
et de la liberté personnelle.
Un tel modèle implique Lui engagement dans
le travail ou les frontières entre vie privée,
vie sociale et vie au travail s'effacent, provoquant
de graves déséquilibres. La culture
du chiffre et du client-roi entretient pareillement
la pression, obligeant ceux qui y sont soumis à
une intériorisation de la bonne image du
vendeur perpétuellement
souriant face à des clients de plus en plus
exigeants et souvent insatisfaits. Et par une sorte
de schizophrénie sociale, celui qui est soumis
à cette pression clans son travail peut devenir
lui-même, dans ses achats et ses demandes
de service, ce client acariâtre réclamant
l'impossible. Ce ne sont pas les exigences de performances,
d'écoute du client et de l'usager qui sont
en cause, mais tout un courant du management qui,
s'emparant de ces exigences, développe un
modèle de la performance sans faille et d'implication
totale dans le travail générateur
de stress et de mal-être.
Dans l'univers fantasmatique du management moderne,
les limites, les conflits et les échecs sont
déniés. Ils ne sont pas considérés
comme des événements qui peuvent être
formateurs. Le conflit, le problème que l'on
ne peut résoudre deviennent vite insupportables.
Ils sont signes de faiblesse et générateurs
d'angoisse. Ce ne sont pas les conditions dans lesquelles
on travaille, les objectifs irréalistes ou
les limites des compétences professionnelles
qui se trouvent mises en jeu, mais la personnalité
toute entière. L'individu s'enferme dans
une sorte de ghetto mental, devient inattentif aux
autres, facilement irritable et odieux « par
inadvertance ». Il alterne les phases d'intense
activité
et de dépression, finit par perdre les repères
du réel et l'estime de soi. La frontière
entre persécuteur et victime n'est pas si
aisée à déterminer dans cette
logique managériale qui met à dure
épreuve le psychisme de chacun.
Mais le développement de conflits atypiques
dans les collectifs n'est pas une simple affaire
de management. II survient dans une situation sociale
et historique nouvelle où s'affirme un nouvel
individualisme et où les pouvoirs et les
collectifs ne jouent plus leur rôle de référence
et de protection comme par le passé. Le rapport
dirigeant-dirigé ressemble à une sorte
de jeu de passe-passe de la responsabilité.
D'un côté, les individus ont tendance
à
soupçonner d'emblée ceux qui les dirigent
d'une volonté de mainmise et de domination,
tout en exigeant d'eux qu'ils répondent au
plus vite à leurs besoins et les protègent
Ils se placent ainsi d'emblée, plus ou moins
consciemment, en position de victimes ayant des
droits.
De l'autre côté, les pouvoirs en place
n'ont de cesse d'en appeler à l'autonomie
et à la responsabilité de chacun,
masquant de plus en plus leurs hésitations
et leurs incohérences dans une nouvelle langue
de bois qui déstructure le sens commun. Contournant
les collectifs et les médiations, ils «
communiquent », s'adressent directement à
chacun pour lui demander son implication pleine
et entière.
C'est la fonction symbolique du pouvoir comme pôle
de référence émettant et assurnant
des orientations et des choix clairs, permettant
tant à chacun de se situer, qui se trouve
en question. N'ayant plus ni vis-à-vis solide
et cohérent auquel ils puissent faire face,
ni de collectif intermédiaire protecteur,
les individus se trouvent placés dans
des situations paradoxales. Ils sont rendus responsables
de la réussite ou de l'échec d'orientations
confuses, souvent incohérentes et mal assumées;
ils sont renvoyés à eux-mêmes
dans une logique qui les charge d'un poids de responsabilité
impossible à assumer. Le collectif se délite
et les rapports sociaux dégénèrent
en rapports « interindividuels » où
le face-à-face ne trouve plus à se
distancier et à se réguler en référence
à une instance tierce permettant un désinvestissement
salutaire. L'individu se trouve placé dans
une situation où tout paraît reposer
sur ses propres épaules, où sa personnalité
tout entière est directement mise en jeu.
Les conditions sont rendues ainsi favorables à
!'expression débridée des affects
et des pulsions.
Si les luttes pour le pouvoir et les conflits de
personnes ont toujours existé, le fait est
que ceux-ci semblent aujourd'hui redoubler d'intensité
dans nombre de collectifs et d'institutions. En
oubliant ce qui socialement rend possible un tel
phénomène, le risque existe de voir
s'installer un climat de suspicion généralisé
au sein des collectifs. Ce qu'on dénomme
le « harcèlement moral » est
révélateur de la psychologisation
des rapports sociaux, symptomatique d'une crise
des pouvoirs et des institutions qui ont de plus
en plus de mal à assumer leur rôle.
J.P.
Le Goff
|