Harcèlement Moral Stop

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Le Nouvel Observateur (21-27 janvier 1999)

Le conseil de Marie-France Hirigoyen aux victimes

"Ne pas faire le dos rond !"

L'auteur du "Harcèlement moral" appelle les partenaires sociaux à se mobiliser. Et à créer des instances de médiation pour prévenir et, si nécessaire, sanctionner.

Le Nouvel Observateur
Vous avez été surprise par le succès de votre livre ?

Marie-France Hirigoyen
Par son ampleur, bien sûr. Mais je suis psychothérapeute, et trop de patients différents me décrivaient avec les mêmes mots, les mêmes détails, un scénario identique du harcèlement moral pour qu'il puisse s'agir d'un phénomène marginal. La difficulté était de donner un nom commun à ces calvaires de telle sorte que les victimes ne se croient plus seules à les subir. C'est fait. A peine le livre sortait-il l'été dernier que j'ai été contactée par des médecins du travail, des syndicalistes, des avocats, mais aussi par des psychanalystes, qui m'ont demandé d'organiser des groupes de travail. Ce qui est en revanche vraiment surprenant, c'est que la figure du persécuteur dont je parle, le pervers narcissique, qui est un être hyperadapté à la vie sociale, est présente à peu près partout dans les films - voyez " la Prisonnière espagnole " et les romans policiers, mais presque jamais dans la littérature psychanalytique.

Le Nouvel Observateur
On a dû vous dire que vous aviez tendance à voir des pervers partout...

Marie-France Hirigoyen
Oui. Je connais aussi l'argument qui met en avant le masochisme des victimes - ça existe, bien sûr -et leur complaisance. Tout cela fut déjà utilisé par le passé pour minorer le harcèlement sexuel. Ma formation explique sans doute largement la conviction que j'ai de la gravité d'un phénomène bien plus complexe. Etudiante, j'ai en effet suivi une formation en victimologie à l'American University de Washington, où mon mémoire portait sur la " destruction morale ". En 1994, j'ai suivi en outre une formation à l'Institut médico-légal (Paris v) sur la victimologie.

Le Nouvel Observateur
Quel est le profil du harcelé ?

Marie-France Hirigoyen
On s'attendrait à ce que ce soit une personne fragile. Un souffre-douleur désigné, en quelque sorte ! Eh bien, pas du tout, les harcelés sont généralement des grandes gueules ou pour le moins de fortes personnalités. Et très fréquemment des gens qui s'investissent dans l'écoute de l'autre : des délégués du personnel, des infirmières, des médecins, des hommes de communication... La victime, c'est en fait bien souvent celui qui résiste, notamment à ses collègues, cas très fréquent, mais aussi à son supérieur hiérarchique ou encore à la pression de ses subordonnés.

Le Nouvel Observateur
Comment s'explique l'ampleur du harcèle ment moral aujourd'hui dans nombre d'entreprises, puisque les pervers narcissiques au sens littéral du terme ne se sont tout de même pas multipliés ces dernières années ?

Marie-France Hirigoyen
Ce que je crois, c'est que les pervers, les vrais, entraînent les groupes à gérer les gens à leur manière. Et, si ça prend, c'est que nous sommes dans des univers où la guerre économique est en permanence mise en avant et que la fin y justifie les moyens. On veut bien que le personnel discute, s'exprime, participe - on les sollicite même à cette prise de parole -, mais chacun sait qu'il convient de toujours se situer dans l'intérêt de la culture unanimiste d'entreprise, de la défense et de la promotion du collectif. La rentabilité et la compétitivité passent d'abord ; l'individu ne vient qu'ensuite quand il vient. La formation des cadres dirigeants incite d'autre part à ne pas avoir d'états d'âme ou de sentiments. Lorsqu'il faut licencier et que c'est délicat, la méthode du harcèlement et de l'isolement psychologiques de la cible à affaiblir ou à exclure est devenue relativement banale. Enfin il est important de noter que le pervers agit le plus souvent au nom de la morale, ce qui lui donne une position d'autorité pratiquement inexpugnable. D'autant qu'il a toujours une grande force de conviction et de séduction et qu'il sait parfaitement s'y prendre pour inverser les rôles en se présentant lui-même comme l'agressé. Vous n'imaginez pas le nombre de directeurs des relations humaines confrontés à ces situations qui vont chez des psys et ce qu'ils confient comme souffrance.

Le Nouvel Observateur
Dans les nombreux cas que vous décrivez, on est tout de même surpris par l'apathie sociale. Par l'absence de réaction des collègues.

Marie-France Hirigoyen
C'est vrai. Mais, encore une fois, le terrain est propice. Non seulement parce que la peur de perdre son emploi est très forte, mais aussi parce que l'organisation du travail compartimente de plus en plus le travail de chaque individu. Dans ce contexte du " chacun pour-soi " , il est plus aisé d'isoler la personne dont on souhaite se débarrasser. D'autant que le processus de mise à l'écart est progressif: on bloque l'accès de l'ordinateur à certaines données, on ne passe plus certains appels téléphoniques... Le silence et le vide se font donc peu à peu autour de la personne visée. Parfois, la solitude est telle que ça tourne vite au drame. Un cadre dirigeant qui avait refusé une mutation pour rester proche de son fils handicapé s'est w poussé dans un placard, interdit de réunion, pratiquement privé de téléphone. Il s'est tiré une balle.

Le Nouvel Observateur
Faut il imaginer une loi pour réprimer le harcèlement moral - avec tous les abus que l'on peut craindre, sans compter les difficultés d'établir des preuves - sur le modèle de la loi contre le harcèlement sexuel ?

Marie-France Hirigoyen
Il y a, c'est exact, risque de confondre le simple conflit et le harcèlement proprement dit. Encore que, sur les quelque cinq cents lettres que j'ai reçues suite à la parution du livre, seules quelques-unes viennent de personnes franchement paranoïaques. Ce que je crois, c'est qu'il faut en effet éviter de légiférer à froid. L'urgence, c'est d'informer les professionnels de telle manière que les victimes ne soient plus esseulées quand elles s'adressent à eux. Je pense notamment aux syndicalistes, mais aussi et surtout aux médecins du travail, qu'ils soient ou non salariés de l'entreprise. Il ne suffit pas de traiter un stress par la médication chimique, il faut aussi comprendre son origine et traiter le mal en amont. Je crois que si l'on parvient à mettre en place un système de médiation, on peut trouver des solutions autres que pénales pour arrêter le harcèlement et sanctionner fauteur en faisant valoir notamment le règlement intérieur de l'entreprise.

Le Nouvel Observateur
Quel est le conseil que vous donnez aux victimes ?

Marie-France Hirigoyen
Sortir de la nasse d'une manière ou d'une autre. Et surtout en parler. Se plier, faire le dos rond, attendre que le harcèlement passe est la pire des solutions. Si vous restez inerte, c'est votre vie familiale, votre vie tout court qui va trinquer.

 

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