Harcèlement Moral Stop

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Le Monde Economie (28 Mars 2000)

Un harcèlement moral ambigu (avec notre réponse au journal).

Le développement de conflits sociaux atypiques ne relève pas du seul mauvais management. II survient dans une situation sociale et historique nouvelle où s'affirme un nouvel individualisme et où les pouvoirs et les collectifs ne jouent plus leur rôle de référence et de protection.

Depuis l'étonnant succès du livre de la psychanalyste Marie-France Hirigoyen, des conflits, jusqu'alors atypiques dans les rapports de travail, sont souvent interprétés en termes de "harcèlement moral". On comprend, dans ces conditions, qu'on veuille en établir une définition précise, qu'on s'emploie à en montrer les signes cliniques...

Mais n'est ce pas la notion même de "harcèlement moral" qui prête à équivoque ?

Si les faits et la souffrance auxquels cette notion renvoie sont bien réels, les mots mêmes de "harcèlement" et de "moral" peuvent laisser entendre que le phénomène serait explicable à partir d'une relation mettant en jeu des mécanismes psychologiques et moraux individuels. Et à moins de considérer que le nombre de "pervers" ait sensiblement augmenté, la question est bien celle des conditions sociales nouvelles qui leur donnent des espaces plus grands de liberté.

Depuis les années 1980, l'objectif de la performance "totale" a été érigé en modèle, avec toutes ses contraintes : Le "zéro défaut", la qualité au moindre coût, avec des budgets resserrés et dans des délais les plus brefs, apparaissent comme une injonction à résoudre la quadrature du cercle. Si l'on en croit tout un courant de management, l'individu au travail se doit d'être constamment motivé, à l'optimum de ses performances et capable de communiquer en toute transparence avec ses supérieurs, ses subordonnés et ses collègues. Aucune part de lui-même ne devrait échapper à l'engagement dans le travail on évalue non seulement ses "savoirs" et "savoir-faire" mais aussi son "savoir être", lequel implique des comportements qui relevaient antérieurement de la sphère privée et de la liberté personnelle.

Un tel modèle implique Lui engagement dans le travail ou les frontières entre vie privée, vie sociale et vie au travail s'effacent, provoquant de graves déséquilibres. La culture du chiffre et du client-roi entretient pareillement la pression, obligeant ceux qui y sont soumis à une intériorisation de la bonne image du vendeur perpétuellement souriant face à des clients de plus en plus exigeants et souvent insatisfaits. Et par une sorte de schizophrénie sociale, celui qui est soumis à cette pression clans son travail peut devenir lui-même, dans ses achats et ses demandes de service, ce client acariâtre réclamant l'impossible. Ce ne sont pas les exigences de performances, d'écoute du client et de l'usager qui sont en cause, mais tout un courant du management qui, s'emparant de ces exigences, développe un modèle de la performance sans faille et d'implication totale dans le travail générateur de stress et de mal-être.

Dans l'univers fantasmatique du management moderne, les limites, les conflits et les échecs sont déniés. Ils ne sont pas considérés comme des événements qui peuvent être formateurs. Le conflit, le problème que l'on ne peut résoudre deviennent vite insupportables. Ils sont signes de faiblesse et générateurs d'angoisse. Ce ne sont pas les conditions dans lesquelles on travaille, les objectifs irréalistes ou les limites des compétences professionnelles qui se trouvent mises en jeu, mais la personnalité toute entière. L'individu s'enferme dans une sorte de ghetto mental, devient inattentif aux autres, facilement irritable et odieux "par inadvertance". Il alterne les phases d'intense activité et de dépression, finit par perdre les repères du réel et l'estime de soi. La frontière entre persécuteur et victime n'est pas si aisée à déterminer dans cette logique managériale qui met à dure épreuve le psychisme de chacun.

Mais le développement de conflits atypiques dans les collectifs n'est pas une simple affaire de management. Il survient dans une situation sociale et historique nouvelle où s'affirme un nouvel individualisme et où les pouvoirs et les collectifs ne jouent plus leur rôle de référence et de protection comme par le passé. Le rapport dirigeant-dirigé ressemble à une sorte de jeu de passe-passe de la responsabilité. D'un côté, les individus ont tendance à soupçonner d'emblée ceux qui les dirigent d'une volonté de mainmise et de domination, tout en exigeant d'eux qu'ils répondent au plus vite à leurs besoins et les protègent ils se placent ainsi d'emblée, plus ou moins consciemment, en position de victimes ayant des droits.

De l'autre côté, les pouvoirs en place n'ont de cesse d'en appeler à l'autonomie et à la responsabilité de chacun, masquant de plus en plus leurs hésitations et leurs incohérences dans une nouvelle langue de bois qui déstructure le sens commun. Contournant les collectifs et les médiations, ils "communiquent", s'adressent directement à chacun pour lui demander son implication pleine et entière.

C'est la fonction symbolique du pouvoir comme pôle de référence émettant et assurnant des orientations et des choix clairs, permettant tant à chacun de se situer, qui se trouve en question. N'ayant plus ni vis-à-vis solide et cohérent auquel ils puissent faire face, ni de collectif intermédiaire protecteur, les individus se trouvent placés dans des situations paradoxales. Ils sont rendus responsables de la réussite ou de l'échec d'orientations confuses, souvent incohérentes et mal assumées; ils sont renvoyés à eux-mêmes dans une logique qui les charge d'un poids de responsabilité impossible à assumer. Le collectif se délite et les rapports sociaux dégénèrent en rapports "interindividuels" où le face-à-face ne trouve plus à se distancier et à se réguler en référence à une instance tierce permettant un désinvestissement salutaire. L'individu se trouve placé dans une situation où tout paraît reposer sur ses propres épaules, où sa personnalité tout entière est directement mise en jeu. Les conditions sont rendues ainsi favorables à l'expression débridée des affects et des pulsions.

Si les luttes pour le pouvoir et les conflits de personnes ont toujours existé, le fait est que ceux-ci semblent aujourd'hui redoubler d'intensité dans nombre de collectifs et d'institutions. En oubliant ce qui socialement rend possible un tel phénomène, le risque existe de voir s'installer un climat de suspicion généralisé au sein des collectifs. Ce qu'on dénomme le "harcèlement moral" est révélateur de la psychologisation des rapports sociaux, symptomatique d'une crise des pouvoirs et des institutions qui ont de plus en plus de mal à assumer leur rôle.

J.P Le GOFF

 

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