Harcèlement Moral Stop

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Le Nouvel Observateur (12 Mai 2004)

Harcèlement moral : pourquoi c’est pire qu’avant ! (Une enquête de Marie MULLER)

La loi du janvier 2002 aurait dû juguler l’inquiétante épidémie de harcèlement au travail.
C’est le contraire qui se produit : les tribunaux croulent sous les plaintes abusives, les directions d’entreprise se raidissent et pendant ce temps encore plus isolés, encore plus fragiles, encore plus nombreux, les vrais harcelés craquent.

C’est une histoire tragique, mais trop mince pour intéresser les journaux.

Un soir, un cadre du BTP âgé de 39 ans n’est pas rentré chez lui. Son épouse s’est inquiétée, elle l’a cherché sur le chemin de son entreprise, pensant à une panne ou une crevaison. Elle a fini par le trouver au détour d’un sentier, dans un bois.

Le cadre gisait dans sa voiture, le canon d’un fusil de chasse dans la bouche. Mort.

C’était quelques jours avant Noël et l’homme dynamique, très bons résultats, très apprécié de son équipe, avait eu une promotion peu de temps auparavant. Son directeur lui avait proposé de prendre la place du directeur adjoint, M. Marcel, bientôt en retraite. « Je lui en ai parlé, c’est un ami, il est ravi », avait dit le directeur. Flatté, le nouveau promu avait redoublé d’ardeur, s’était défoncé comme jamais.
Un matin, en arrivant à son bureau, il avait trouvé M. Marcel installé à sa place, occupé à distribuer les tâches et à « reprendre en main ses équipes ». Surpris, le cadre s’était précipité chez le directeur qui s’était contenté d’un « Oui, euh, il faut être patient. Il a du mal à rompre ».
Six mois s’étaient passés ainsi. Le cadre se tuant à la tâche, M. Marcel intervenant sans cesse et continuant apparemment à « diriger ». D’où un conflit latent de plus en plus proche, acerbe.

Evidemment, les équipes, n’y comprenant plus rien, s’étaient prudemment rangés du côté de l’autorité officielle.
Un jour, le cadre décide de crever l’abcès, demande une confrontation dans le bureau du directeur. Accablé d’insultes et de mépris, le malheureux comprend brutalement que le patron et son ami se sont simplement entendus sur son dos pour lui confier tout le sale boulot (restructuration, gains de productivité, etc…) pendant des mois à la place d’un M. Marcel nullement décidé à céder la place.
Le ton monte dans le bureau du directeur. « Si t’es pas content, dégage ! », lâche ce dernier. Choqué, le cadre sort en claquant la porte, se rue dans sa voiture. On ne le reverra plus vivant.

Des histoires comme celle-là, Loïc SCOARNEC pourrait en raconter des dizaines. Sans jamais s’y habituer. Loïc est un Breton têtu. Cet ancien syndicaliste a aussi été un employé placardisé pendant des années. Il est devenu une sorte de « Monsieur Propre » du harcèlement moral. Il a créée l’association HMS (Harcèlement Moral Stop) et l’a installée dans son pavillon tout proche de l’aéroport d’Orly (1). Sous les toits les dossiers s’amoncellent. L’association ne perçoit aucune subvention, ce qui ne nuit en rien à son efficacité.

Loïc a gardé de sa propre expérience une solide connaissance du droit du travail, il a décidé de se battre pour les autres avec ses armes : la loi et la justice, tout simplement.

En bonne logique, pourtant, depuis l’entrée en vigueur de la loi contre le harcèlement moral au travail (HMT) de janvier 2002, l’association HMS devrait péricliter. C’est l’inverse qui se produit. Comme si le texte n’avait rien réglé, bien au contraire. Selon nombre d’experts, il n’a fait que complexifier la question, contribuer à l’encombrement des tribunaux et paradoxalement noyer la gravité et l’expansion continue du phénomène HMT sous une vague de plaintes de vrais faux harcelés, de recours en justice fallacieux et de faux procès pour harcèlement donnant lieu à de vraies lourdes indemnisations financières. Il a traumatisé les directions d’entreprise, provoqué en retour la naissance de stratégies de management plus perverses encore et, du même coup, il a étouffé un peu plus la souffrance des véritables victimes.

« Ce qui me révolte dans l’histoire de ce cadre en BTP, s’emporte Loïc SCOARNEC, c’est que sa femme n’a eu droit à rien. Parce qu’il s’est suicidé un peu à l’écart de son trajet domicile-travail. S’il avait mis fin à ses jours à son bureau ou sur cette route, la justice aurait admis l’accident du travail. C’est la loi. Mais là…rien ! »

Le nombre d’accidents du travail, en hausse sensible depuis dix ans, cache aux yeux de nombreux spécialistes des centaines de suicides liés au harcèlement. L’association HMS, qui procède pourtant à un tri sévère dans les affaires dont elle accepte de s’occuper, recense à elle seule, plusieurs suicides au travail chaque semaine. Et depuis deux ou trois ans, elle note que la situation s’aggrave nettement.

Lors des récentes Journées internationales de Prévention du Suicide tenues à Paris en février 2002, Christian LAROSE, le président de la section travail du Conseil économique et social, a présenté un rapport alarmant sur la hausse des suicides liés au travail. « Ce n’est pas un phénomène nouveau, a-t-il précisé. Mais il s’est accentué ces dernières années. Le désespoir des salariés victimes de restructurations, de licenciements et de harcèlement moral les pousse à des réactions brutales ».

Et même si toutes les victimes de harcèlement ne recourent pas à ces extrémités, heureusement, même si l’expression harcèlement moral est désormais employée à toute les sauces, même si une flopée de juristes, de conseils, de thérapeutes ou de relaxologues de tout poil en ont fait un marché juteux, ce phénomène, identifié par le Docteur Christophe DEJOURS (professeur au CNAM) en 1997 puis nommé par la sociologue Marie-France HIRIGOYEN en 1998, est loin de diminuer. Il a simplement changé de costume, devenant plus insidieux, plus caché et plus nocif. « Nous sommes un observatoire social à nous tout seuls, dit encore Loïc SCOARNEC. Et je vous affirme que le harcèlement n’est pas en régression. Bien au contraire. »

Il suffit de se plonger dans ses dossiers, de lire son courrier, d’écouter les témoignages qu’il reçoit au téléphone. Ce qui frappe d’abord, c’est la solitude terrible de tous les harcelés, de leurs pauvres mots maladroits pour décrire des situations choquantes. Extraits de lettres : « Je tremblais de peur, il m’a saisie à la gorge, il a serré en hurlant « Salope ! J’aurai ta peau. » C’était le soir. Il m’avait obligée à rester pour finir la compta. Personne ne m’a crue. » Suivent des pages et des pages de preuves de détournement de fonds dans un affaire de fusion d’entreprise. Une autre dit : « M.E. nous oblige à recongeler plusieurs fois des aliments décongelés. Nous sommes conscients des risques d’intoxication et j’essaie de prévenir discrètement les clients. Mais E. s’est vengé. Il a raconté à mes collègues que X était mon amant… Puis il m’a jetée par terre. Les hématomes n’ont pas été une preuve suffisante. J’ai perdu aux prud’hommes… » Une autre encore : « Devenue témoin gênant d’une affaire de mœurs concernant des enfants, je me suis retrouvée dans une spirale sans fin de menaces… »
On découvre aussi l’histoire de Mme M., employée de mairie, qui a travaillé dix-neuf ans pour le maire de Saint C. Pots, vins d’honneur, déjeuners, ménages. Sans un seul jour de congé. Du matin au soir, et parfois une bonne partie de la nuit, la samedi comme le dimanche, Mme M. travaillait pour le compte de monsieur le maire. Sans jamais oser se plaindre. L’édile la menaçait de lui appliquer un rappel de loyers de dix-neuf années pour son modeste deux-pièces…, ou simplement de la faire expulser.

Deux remarques : dans ces derniers exemples, les victimes sont des femmes et les bourreaux des hommes. Il ne faudrait pas en conclure que l’inverse n’existe pas, au contraire. Les femmes peuvent se révéler, elles aussi, d’impitoyables harceleuses et, si elles ont moins souvent citées dans les cas de harcèlement, c’est simplement qu’elles sont cinq fois moins nombreuses que les hommes à occuper des postes de responsabilités dans les entreprises.

Seconde remarque : il conviendrait d’utiliser plus souvent le mot « proie » que le mot « victime », qui est ambigu. Il sous-entend dans le sens commun des personnalités faibles, plaintives, timides, qui « s’écrasent » en somme. Ou qu’on s’écrase. Ce faisant, il gomme la nature du harcèlement moral au travail et contribue un peu plus à son incompréhension. Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’un rapport de force, même déséquilibré, qui mettrait en présence un chef tyrannique et des subordonnés stressés. Cela va bien au-delà. Il s’agit d’une stratégie sournoise et complexe, rusée, habile, pleine de pièges, de mensonges, de rumeurs savamment distillées, d’erreurs provoquées, d’ordres contradictoires, de directives floues et d’humiliations publiques et continues. Ici la perversité est reine et l’objectif est de déstabiliser un salarié, de l’empêcher de mener sa tâche à bien, de le faire douter de lui-même au point de le faire craquer. « C’est de la corrida », commente le témoin impuissant. De la mise à mort programmée. Surcharge de travail plus rumeurs sur la vie privée plus insultes sans témoins plus incidents divers pour miner le moral (vol des affaires ; traficotage de l’ordi, de la voiture ; changement de bureau ; appels tard le soir ou tôt le week-end au domicile pour exiger un travail urgent…). La liste est très longues, toujours fondée sur la double contrainte (soyez ici et là-bas en même temps), et l’attitude paradoxale (insultes prononcées d’une voix douce avec le sourire, dans un bureau vitré). Les esprits pervers y rajouteront des raffinements de leur cru, mais l’effet est garanti : au bout de six mois de ce traitement, le gaillard le plus équilibré ne sait plus où il habite. AU sens propre du terme, souvent. Des cadres se sont rendus compte qu’ils étaient harcelés le jour où ils n’arrivaient plus à retrouver le chemin du bureau…

Stratégie d’autant plus efficace que le harcelés sont systématiquement isolés, coupés du groupe et renvoyés à une responsabilité personnelle qui permet vite de les enfermer dans une « dépression » réelle ou apparente. Mais la grande différence avec une déprime ordinaire, c’est qu’on se trouve en présence d’une agression extérieure d’une violence inouïe. Celle-ci provoque un stress post-traumatique que ne peuvent guère soigner psychologues et psychanalystes et qui déroute souvent les médecins, tentés de prescrire un anxiolytique et de passer à autre chose. Christophe DEJOURS, le professeur du CNAM, le répète avec force : « L’intervention de psychanalystes écarte la mise en discussion de ce qui, dans l’organisation du travail elle-même, est en cause dans le déclenchement de cette violence. Dans bien des cas, ce qui provoque l’agression ne vient pas du tout des maladresses des salariés victimes, mais des tâches qu’ils assument ».

Or si les hiérarchies, prévenues, prenaient leurs responsabilités et condamnaient fermement ces agissements sadiques, cela cesserait immédiatement, estiment psys, médecins du travail ou associations confrontés au phénomène. Mais la plupart du temps, un harcèlement dissimule les coulisses de l’organisation du travail. Quand sévi une hiérarchie incompétente ou corrompue, quand menace un « plan social » rampant, le HMT est mis en scène, avec une perversité calculée (2), par des responsables de direction pour se débarrasser de cadres trop compétents, trop brillants, trop bien payés aux yeux de la direction et, de ce fait, impossibles à licencier.
A moins de recourir aux licenciements pour faute, en hausse sensible selon les magistrats du travail.

Des conseillers prud’homaux CGT du Loiret, du Finistère, du Var comme de l’Hérault s’inquiétaient récemment d’une nouvelle tendance, au sein des PME locales, consistant à harceler les salariés pour les pousser à la faute et s’en débarrasser sans préavis ni indemnités.

« Ce qui m’a profondément marqué, soupire Loïc SCOARNEC, c’est de découvrir le comportement des employeurs et des collègues. On dirait que, pour beaucoup d’entre eux, l’être humain ne signifie rien. La vie d’un homme ne représente rien. Il y a une véritable « fascisation » des esprits qui se met en place depuis quelque temps dans certaines entreprises. Très peu de gens ont la trempe de résister. Et en général ce sont ceux-là qui se font harceler. »

 

Le grand flip des cadres
Un quart d’entre eux se disent harcelés moralement

Les pressions sur les cadres montent régulièrement depuis une dizaine d’années. Elles deviennent si fortes que les syndicats s’en alarment. Une étude de la CFE-CGC publiée le mois dernier conduit à ce constat inquiétant : les cadres sont au bout du rouleau. 81% des personnes interrogées se disent soumises à des charges de travail trop lourdes. Les mêmes estiment que les objectifs fixés par la direction sont irréalistes. 51% n’ont pas assez de temps pour accomplir leur mission. Le rythme d’exécution des tâches - pour 79% des sondés - s’accélère sans cesse.

Les cadres se sentent à 67% tendus, crispés, à cause de leurs emploi du temps surchargés. Pour lutter contre le stress, 18% fument, 14% prennent des anxiolytiques. 10% vont voir un psy. L’enquête ne précise pas le nombre de ceux qui ont recours à l’alcool.

50% n’arrivent plus à concilier vies personnelle et professionnelle. Les fêtes de famille, mariages, baptêmes sont souvent décommandés pour cause d’heures supplémentaires. La loi sur les 35 heures a été pervertie. Au lieu d’inciter les entreprises à embaucher davantage, elle leur a donné argument pour augmenter le rythme et réduire drastiquement les moindres moments de détente. Dans beaucoup de grosses boîtes, fières de leur « culture d’entreprise », les cadres ne communiquent plus que par mails et n’ont plus du tout le temps d’échanger trois mots. Beaucoup sont rivés à leurs ordinateurs comme des otaku, ces Japonais dingues de jeux virtuels, qui ne quittent plus leur écran.

La pratique de gestion électronique globale des agendas personnels se généralise, les rendez vous se glissent dans les moindres temps morts, sans aucune consultation. Mot d’un commercial, contraint par son patron d’accepter la surveillance électronique de ses déplacements (puce dans la voiture) : « Je n’osais plus faire pipi, parce qu’il allait se demander ce que je faisais là, stoppé, en pleine cambrousse. ». Celui-là a fini par démissionner au bout d’un mois. Il n’a toujours pas retrouvé de travail et se dit : « J’aurais peut-être dû m’écraser. »

24% des cadres se disent harcelés moralement. En anglais le mot harcèlement se dit « harassment ». C’est la même racine que le mot français « harassant »

 

Deux suicides au conseil général de la Vienne

Ils travaillaient dans le même service, sous les ordres du même chef, ils ont mis fin à leurs jours à deux mois d’intervalle. Affaire classée ? Pas sûr

Une campagne de France profonde. Petites routes arborées, vieux châteaux, quelque chose de pluvieux, de nostalgique et de saccagé à la fois, lorsque surgit soudain une zone commerciale. La maisn de B. donne sur le cimetière ? Derrière la modeste bâtisse, le jardin est abandonné depuis deux ans, B. n’y met plus les pieds, il laisse mourir ses roses. P., sa femme s’est jetée dans le puits, là, à côté des rosiers. Elle est enterrée ici, juste en face de la fenêtre du séjour.

B. : Je ne sais plus si c’est triste ou si c’est bien. Elle est là tout près.
Comme tous ceux qui n’ont plus rien à perdre, B. est un homme libre. Aucun cadeau, aucune consolation, aucune menace ne peuvent plus le retenir. C’est pourquoi l’histoire de P. n’a pas été étouffée.

Car cela fait quand même deux ans que l’on piétine. Que rien ne sort, que rien ne bouge. Que la plainte pour harcèlement moral a été déposée, en vain, chez le doyen des juges d’instruction de poitiers. Que le chef de service de P. est toujours en place. Or P. n’était pas seule dans son cas.

Mr et Mme D. ont perdu H., leur fils unique… Suicide, lui aussi, quelques semaines après P.. H., 30 ans, travaillait dans le même service qu’elle. Dans le même bureau. Sous les ordres du même chef, Mr. C., qui porte fièrement son titre de directeur de service au conseil général de la Vienne.
Une coïncidence malheureuse, certainement. Sauf qu’en se renseignant on apprend que l’ambiance demeure effroyable dans ce service. Que les collègues de P. ont peur de témoigner. Que leur chef les a menacés de « s’occuper de leur cas un par un » lorsqu’ils ont commencé de se confier à une psychologue…
Démonter le mécanisme d’une affaire de harcèlement n’est jamais simple. C’est comme vouloir résumer une pièce de théâtre shakespearienne qui serait jouée dans un labyrinthe de miroirs. Le conseil général de Poitiers est un bâtiment laid, époque Giscard tardif, accolé aux bâtiments plus anciens de la préfecture. C’est un endroit que P. voulait fuir, ce jour maudit, quand elle s’est jetée dans le puits.

C’est là qu’H. a passé sa dernière soirée avant de s’évanouir dans l’obscurité, discrètement, sans vouloir faire de la peine à ses parents.
Mais revenons en arrière et déroulons le fil.

Une place au conseil général, ça peut faire rêver au temps du chômage-Damoclès. Emploi garanti, primes, avantages, crédits assurés. Quand H. a décroché ce poste à 26 ans, ses parents ont dit « ouf ». Et pendant quatre ans ils ont été fiers de lui. Peut de temps avant son suicide, ils l’avaient bien senti un peu stressé par son travail, mais surtout préoccupé par ce que subissait P., sa collègue plus âgée. « Il disait que Monsieur C. était horrible avec elle. Ca le rendait malade. » H. était un informaticien de talent. Il s’occupait en particulier du parc d’ordinateurs des écoles. P. gérait, entre autres, des dossiers comptables. Elle avait vite adopté ce jeune collègue plein de bonne volonté. Leurs bureaux se faisaient face. Elle plaignait H., parce que Monsieur C. le contraignait à travailler énormément en heures sup. sans compensation. Elle en parlait à son mari, B. Elle lui confiait aussi son trouble à propos de son propre travail.

« Elle me disait : je ne comprends pas ce qui se passe. Il me fait faire des choses qui ne sont pas de mon domaine ».

Elle devenait anxieuse, perplexe. Pourtant elle l’adorait, ce travail. Elle avait bossé 27 ans dans une boîte privée qui avait été délocalisée. « Le conseil général, pour nous, c’était carré, rigoureux, sécurisant ». Sauf qu’il y avait Monsieur C., qui soudain l’insultait, la traitait de « grosse nulle ». « Il lui parlait comme à un chien », disait H., qui en était très affecté. Il le racontait à tous ses amis, troublé par le comportement « bizarre et inhumain » de Monsieur C. Est parce que P. avait vu passer des factures, des notes de frais de voyages « éducatifs » que certains fonctionnaires faisaient régulièrement au Burkina ? C’était toujours la même joyeuse bande d’hommes, dont Monsieur C. et son ami le sénateur S. Car le conseil général de la Vienne a une direction des affaires européennes très soucieuse de la coopération avec Ouagadougou. P. voyait aussi passer de tendres mails de remerciements, ce côté chaleureux de l’Afrique…

Elle aura travaillé deux ans sous les ordres de Monsieur C. Et puis, le 17 septembre 2002, elle a commis l’irréparable. Ce jour-là, nerveuse, tendue, désespérée, elle avoue à son mari : « Je n’ose pas l’affronter… » Stupéfait, inquiet, B. la supplie de demander un arrêt de travail à son médecin. Mais P. doit avertir son chef. « La conversation a duré vingt minutes », affirme Monsieur C. « Trois minutes quarante », précise France Télécom. Que lui a-t-il dit en si peu de temps ? En tout cas la comptable craque. Patricia avale des médicaments et se jette dans la citerne…

Deux mois plus tard, H. choisit à son tour le pire. Un soir de novembre, l’informaticien vient dîner chez ses parents. Puis il retourne à son bureau. Pour travailler. A cette heure là ? Il le fallait bien. Très souvent, le jeune homme servait de chauffeur officieux à Monsieur C. lors de ses nombreux déplacements, d’inaugurations en réunions, de banquets en amicales. Les conseil généraux sont devenus des petits royaume des la République. Monsieur D : Le soir, Hervé ramenait la voiture de fonction au bureau et travaillait très tard. Il avait les clés. On avait confiance en lui. » Les harceleurs s’en prennent toujours à des personnes honnêtes, compétentes, « bien élevées », pas névrosées.

Cette nuit-là, H. envoie un mail à l’une de ses collègues. Depuis, celles-ci a subi des pressions et refuse de parler. Dans son mail, le jeune homme raconte d’un ton léger les potins du service. Mais il conclut par un étrange P.-S. « S’il m’arrivait malheur, fais en sorte que C. et M. (un ingénieur en chef, ami de C.) terminent leur carrière en prison. Et insiste pour que A. prenne un congé maladie. »

M. D. : « A 23h08, il a éteint son ordinateur. Il a écrasé tous ses fichiers et il est parti. » H. repasse devant le pavillon de ses parents, il glisse un mot dans la boîte aux lettres et s’en va dans la nuit se noyer dans la rivière. Le lendemain, sa mère s’étonne de découvrir une lettre de son fils dans le courier. Nous sommes le 20 novembre 2002. Le corps d’H. sera retrouvé à Noël.

Le 16 janvier 2003, un événement secoue le conseil général. Tous les collègues d’H. et de P. envoient une note alarmiste au président du conseil général, René Monory. « Nous, écrivent-ils, employés de tous grades de la direction X, venons vers vous pour vous confirmer les graves difficultés que nous rencontrons dans notre vie professionnelle… Brimades… comportements excessifs et disproportionnés… Depuis de nombreuses années, les agents de cette direction subissent une forte pression de la part de leur supérieur hiérarchique direct… «  Ils ajoutent : « Confrontés à cela, certains ont demandé leur mutation. D’autres tentent de résister, dans le silence, mais jamais dans l’indifférence, et encore moins depuis le départ dramatique de nos deux collègues. »

Au moment où les deux suicides font le une de « la Nouvelle République », M. C, directeur général des services et supérieur de Monsieur C., décide de recourir aux services d’une psychologue du cabinet K., de Nantes, spécialisé dans « l’assistance en milieu professionnel ».Les supérieurs de Monsieur C. pouvaient difficilement plaider l’ignorance. A plusieurs reprises, déjà, ils avaient été alertés. Par la CFDT notamment, à propos de deus affaires de harcèlement en cours dans le service de Monsieur C. visant deux collègues de P. et H. « Ca va mal se terminer. Quelque chose ne va pas du tout dans cette équipe », expliquent les syndicalistes à la direction. En juillet 2002, une « lettre ouverte aux élus du conseil régional », aussi précise que détaillée, apparaît comme une tentative désespérée de faire bouger enfin la hiérarchie. Nous sommes deux mois avant la mort de P. Commentaire des syndicalistes : «  Les personnels aimeraient bien que nous nous battions à leur place. Ils n’osent pas venir à nos réunions… »

C’est alors que ressurgit le souvenir de deux autres suicides de fonctionnaires du conseil général, tous deux employés de l’équipement, survenus cinq ans plus tôt. L’un s’est tué sur son lieu de travail, l’autre sur le trajet.

Cette administration se signale aussi par un nombre étonnant de « dépressions », « déclarations d’inaptitudes », « demandes de mutation »… Avant l’arrivée de P., une femme de son service avait fait une tentative de suicide au retour d’un congé de maternité.
Les psychiatres spécialistes de la perversion ont noté que les harceleurs agressent volontiers les femmes enceintes ou jeunes accouchées. Autre incident : Mme de H., l’ancienne assistante de Monsieur C., en profonde dépression, a démissionné et quitté la région. Elle aussi refuse de parler.

D’ailleurs plus aucun employé du service n’ose témoigner. Monsieur C. leur a promis de les « casser » s’ils le faisaient. B. F. :« Ils ont des situations à protéger, des familles… » « J’ai fais mon devoir, assure M. C, belle vois grave de haut fonctionnaire élégant. J’ai vu les personnels. J’ai constaté que le climat était redevenu serein. J’ai fais part de mon exigence d’un fonctionnement et de relations différents… La justice n’a pas établi de liens… »
Effectivement, le parquet de Poitiers, sur la base des enquêtes préliminaires, a classé l’affaire. Les familles de P. et H. avaient porté plainte pour « harcèlement moral »

Monsieur C. a gardé son poste. En mai 2003, contrairement à ses attentes, il n’a pas été promu. « Mais cela n’est absolument pas lié aux deux événements dramatiques », précise Monsieur C. qui vient d’être nommé à la direction du « Journal officiel » à Paris. De son côté, Monsieur C. se dit « détruit » par cette affaire.
Les F. et les D. ont décidé de changer d’avocats, de faire appel aux services d’un défenseur parisien et de joindre leurs deux dossiers. Le 20 avril 2004, le juge L. a reçu la marie de P. et les parents d’H. Le magistrat semble décidé à reprendre l’enquête à zéro.

Marie MULLER